Du Mur de Berlin au Détroit de Bonifacio

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Un exercice de guerre anti sous-marine réunissait annuellement en Méditerranée une partie des flottes des forces de l’Alliance Atlantique. Notre escorteur avait pour mission de surveiller le Détroit de Bonifacio, entre Corse et Sardaigne. Ainsi profitions-nous d’inoubliables paysages de juin.

Un soir, vers 23 heures, nous coulions virtuellement un des plus gros sous-marins américains sorti imprudemment de sa tanière. Quel blâme pour ce fleuron de la Marine des Etats-Unis envoyé au fond des côtes corses en moins de cinq minutes de combat ! L’amiral directeur des opérations de ce secteur nous envoya par radio compliments et félicitations. Les veilles anti sous-marines sont l’affaire de tous à bord. Ce sont des moments inoubliables par leurs suspens vécus collectivement. La technologie navale n’empêchait nullement, bien au contraire, une surveillance visuelle classique et assidue.

Tout est calme ce matin. Malgré le succès d’hier, il ne faut pas baisser la garde. Radars de surface, tables d’écran et asdic [1] sont en action. Les veilleurs scrutent la surface d’une mer un peu plus agitée. Soudain le matelot timonier repère un curieux point sur l’écran radar, c’est-à-dire à la surface de l’eau, au plein centre du détroit. S’agit-il du périscope d’un sous-marin ? Ou s’agit–il d’un de ces nombreux troupeaux de marsouins fréquents en Méditerranée ? Le Commandant pense que cela reste peu probable et ne crois pas à un périscope d’un sous-marin égaré dans cette zone particulièrement surveillée par l’escadre entière. Par contre une ruse américaine, n’est pas à exclure. Elle pourrait ternir la gloire de notre Commandant ! La salle de détection sous-marine, à l’étage du dessous de la passerelle, est formelle et précise: aucun écho sonar ne revient sur 360°.  Notre Pacha [2], donne l’ordre de faire cap en toute quiétude sur le point repéré, pour aller se rendre compte de visu de la situation. Un frêle zodiac de touriste semble à la dérive entre France et Italie malgré l’interdiction à la navigation civile dans ces eaux, durant les manœuvres internationales.

Nous atteignons notre objectif. Il s’agit d’un jeune homme blond à bord d’une embarcation, légèrement endommagée par le mauvais temps. Le pauvre garçon rame contre le vent et semble vouloir gagner les côtes italiennes de Sardaigne.

L’officier de quart tente un dialogue avec l’homme en difficultés et donne l’ordre au matelot timonier de proposer, avec un porte-voix, de l’aide. Cette question effraie le navigateur solitaire qui agite nerveusement son bras en signe de refus. Puis, il redouble d’effort pour « ramer » de plus belle vers la Sardaigne. Pour intervenir administrativement, il fallait connaître la nature des eaux dans lesquelles nous naviguions : française, italienne ou internationale ? Faire le point avec précision se révélait indispensable. Mais, le commandant met un terme à cette discussion qu’il qualifie de sexe des anges et lance du haut de la passerelle : « Il s’agit de secourir une homme en danger et de plus il craint ! ».  L’ordre d’arraisonnement tombe comme un couperet. Le petit navire, refuse cette approche et tente désespérément de nous échapper. Sans autre forme de procès, l’embarcation et son passager  sont embarqués à notre bord manu militari à l’aide du monte chaloupe !

L’image de cette frêle embarcation soulevée avec autorité et force, par un palan, pendant que le jeune occupant terrorisé ramait encore hors de l’eau, nous est resté comique et tragique à la fois.

Sur le pont il y avait de l’animation ! L’équipage, libre de service, s’attroupait à tribord pour ne pas perdre une seule miette du spectacle. Les commentaires allaient bon train : « Allez ! Pas de pitié, je t’embarque ! » Ou bien encore « Cela me rappelle les nuits de « Marmar » (surveillance maritime) au large de … ! » Ou encore « Le pauvre gars ! ». Un Breton s’exclame « Il faut être taré pour s’embarquer ainsi, c’est pire que le Goulet ici. » (Nom donné à la rade de Brest, réputée difficile)

Le colis est à bord. Le seul fait d’embarquer un passager le place ipso facto  sous la juridiction de l’état arborant pavillon ! Le Commandant possède, parmi tant d’autres, les pouvoirs du Ministère de l’intérieur. Quant au Capitaine d’Armes, le Bidel, il est le chef de la police du bord. D’ailleurs, voici le Commandant en second, sorti brillamment de naval et très « jugulaire, jugulaire ! » C’est un alsacien de Colmar et cela allait lui être utile.

L’officier ordonne la fouille du bateau arraisonné et son passager qui ne parle pas le français et ne répond qu’en allemand. L’inspection du passager puis de son bateau ne donne rien, mais le sac de voyage du pauvre garçon contient un uniforme de la Légion Etrangère. Interrogé, le jeune homme avouera avoir déserté.

Un télégramme radio est envoyé sur le champs à l’autorité maritime à bord du Porte Avion amiral commandant les forces marines à l’occasion de l’exercice. A partir de cet instant tout va aller très vite. Le prisonnier est remis au Maître d’Armes, le Bidel du bord. Il n’est pas menotté, sous sommes sur un petit navire de guerre, tout se passe, malgré tout dans un climat bon enfant. Je discute librement avec le pauvre légionnaire qui ne comprend que l’Allemand et s’exprime pour ainsi dire pas en français. Il n’a pas bonne mine et semble bien malheureux. Il fume une cigarette offerte par un matelot. Je me fais l’interprète entre l’équipage et lui. On lui offre encore des cigarettes, du pain, du chocolat. Le cuisinier accourt et lui a préparé un bon sandwich avec les restants du roastbeef d’hier soir et on l’encourage. Mais le jeune légionnaire n’accepte qu’une cigarette et se hâte de manger le bon casse-croûte offert par le chef cuistot.  Il refuse vin et paquets de tabac et tout le reste. Il précise que l’on lui reprendra tout et qu’il subira les châtiments d’usage à la légion et que ce sera dur pour lui. Un breton me demande « Pourquoi il s’est cassé de la légion… ? » Le jeune allemand justifie sa désertion par une discipline de fer basée sur des excès de brimades. Il a à peine 20 ans et vient d’Allemagne de l’Est, d’un village près de Leipzig… ! Quel chemin parcouru, pour avoir risqué de traverser le Rideau de Fer, et terminer ainsi … ! Que va-t-il devenir ?

En effet tout va très vite, les moteurs d’un canot du porte-avion C… , aborde sur tribord (question de vent). Deux gendarmes maritimes grimpent l’échelle de coupée, signent la prise en charge et en un clin d’œil menottent le jeune allemand et l’embarque. Celui-ci les larmes aux yeux, me lance avec un regard d’enfant : « Ich danke fir alles (Je vous suis reconnaissant pour tout). Je reste là muet.

« Fair game » reprend après cet entracte. L’ordre de la reprise du « Poste de Navigation » est donné par haut-parleur, puis celui de la soupe du premier service est sonné.

[1] Appareil de détection sous-marine immergée sous la coque.
[2] Pacha, surnom usuel des commandants de navire.

 

Photographie de:

Détroit de Bonifacio collection