Dimanche après-midi

Dimanche après les vêpres, la famille honore la mémoire de ses aïeux au cimetière. Si le ciel est clément et les chemins de campagne secs, elle pourrait encore visiter quelques-unes de ses cultures. Insolite image que ces campagnards endimanchés cheminant sur des voies perdues mais  millénaires, broyées par les attelages et les tombereaux. Le chemin se fait de plus en plus creux, bordés d’aubépines, de prunelliers et de cerisiers sauvages, il disparaît derrière les bocages et les bosquets.

Arrivés à destination, les enfants se dispersent et partent à la recherche de cailloux merveilleux qu‘ils conserveront précieusement dans leurs poches. Le père, immobile, pose un regard profond sur sa terre. Elle lui est familière et il ne se lasse pas de la revoir. Les seules paroles qui s’échapperont de sa bouche concerneront l’avance ou le retard des cultures ou encore le temps probable du lendemain ou bien encore l’attente d’une pluie providentielle. Puis, reviennent à son esprit les préoccupations pratiques. Il dégage une borne des herbes folles, sujet de vieilles querelles de voisinage depuis des générations.

A la saison du parcage, il visitera ses bêtes, figées comme des statues de sel à la vue de leur maître. Elles s’étonnent de l’apercevoir sans chien ni bâton. Machinalement, il vérifiera clôtures et abreuvoirs. Rassuré, il repartira avec les siens d’un même pas lent mais sûr.

En Eté, la famille prolongera son excursion au bout d’un sentier rocailleux et ombragé qui mène aux limites d’une paroisse voisine afin de retrouver un arpent de terre perdu, hérité d’un grand oncle veuf. Les enfants cueilleront des fleurs sauvages le long des sentiers qu’ils déposeront finalement sur la table d’un calvaire. La mère commente l’état d’un verger ou d’une vigne d’un cousin lointain et célibataire. Elle retrouverait volontiers une source qu’elle n’a plus revue depuis bien des années. Mais le père déclare qu'elle jaillit de l’autre côté de ce vallon et qu’il faut penser à rentrer à présent.

De retour sur les hauteurs, la vision  du village dans la vallée sous le soleil déclinant ajoute un sentiment de bonheur à l’atmosphère paisible de cette journée dominicale. Malgré le charme de ce spectacle, les émotions seront contenues, mais s’exprimeront spontanément à l’apparition soudaine d’un saut de gibier à l’orée du bois.

De retour, il faudra encore des soigner les bêtes et traire les vaches. Comme à chaque fois, les chats de la maison ont déjà entrepris sous l’œil débonnaire du chien leur manœuvre stratégique d'approche de l’étable.

L’Angélus sonne dans la vallée envahie par la fraîcheur du soir et déjà scintille la voûte céleste. Une dernière fois, avant de remettre son esprit entre les mains de Dieu, le paysan assis à sa place préférée, croise maladroitement les siennes, abîmées par les travaux. Puis, soudain il se relève pour s’attarder devant l'éphéméride, le temps de vérifier l’avancement de la Lune. Il redécouvre le proverbe du jour et sollicite les saints du calendrier comme l’astrologue consulterait les astres.

La cloche sonne et marque les heures de la nuit profonde. Le clocher du village voisin répond. C’est signe d’une belle journée à venir.