Les coeurs brisés

Les coeurs brisés
Au bout de l’allée marchande d'un centre commercial, l’escalier mécanique les mène vers le ciel, sous l’immense véranda déjà illuminée par la douce lumière première du soleil de ce matin d’hiver. Les premiers rayons percent et caressent la pointe des plantes grasses de ce hall supérieur,  avant que ce semblant d’atrium sorte de sa semi pénombre.

Les badauds ne sont pas encore arrivés et nul ne déambule encore. Mais, déjà, les coquettes vendeuses, indifférentes, se pressent. Leurs talons claquent sur les dalles de marbre  et résonne sous la voûte de verre. Les rampes en acier inoxydable étincellent sous le timide soleil de ce matin et éclipsent les pâles reflets des enseignes lumineuses. Les jets d’eau du bassin ont repris leurs mouvements acrobatiques et les gouttes d’eau forment des billes de cristal éphémères. Il règne dans ce patio une atmosphère rassurante analogue à celle d’une oasis à la sortie de la nuit sous la fraiche et divine rosée matinale avant une nouvelle journée splendide pleine de promesses.

Ils se tiennent sereins près de la rampe, silencieux, dignes, droits, revêtus pour certains d’un vieil imperméable trop gris et trop court et pour d’autres de modestes blousons ou de paletots usés aux couleurs neutres. Leurs visages sont marqués par les épreuves, l’abandon, la trahison, l’isolement, l’ennui, la lassitude et la résignation. Les regards sont empreints d’une douce sévérité due à l’expérience de la vie, mais leur visage trahit la douceur d’une vraie philosophie et d’une fidélité à eux-mêmes. Puis, les rejoignent peu à peu, d’autres camarades ou d’autres amis. La main sur le cœur, ils s’échangent la paix respectueusement et discrètement. Ils se connaissent bien. Ils sont peu. Peut-être étaient-ils plus nombreux, il y a quelques années passées ? 

Discrets, ils conversent calmement entre eux sans hausser le ton. A l’instant, seules des choses banales sont échangées entres eux, sans mondanité et par simple convenance mêlée de sincérité en signe d’amitié. Les personnages ne sont-ils pas eux-mêmes banalité pour les premiers visiteurs déjà affairés ? Nul ne remarque ces hommes dignes, de grande tradition et d’une noblesse ignorée.  Sont-ils inexistants ou oubliés ? Sont-ils vraiment hors du temps et du monde ? Des mondes s’ignorent, se croisent et ne se rejoindront probablement jamais.

Depuis combien de temps ces sages tempes grises se retrouvent-elles ici au milieu des plantes de ce petit Alhambra qui les rassemblent et les transporte quelques instants certainement là-bas ?

Ainsi tous les matins ces âmes se retrouvent sous cette coupole et réchauffent leur cœur dans ce jardin suspendu au centre d’un monde insensible et aveugle. Il a bien longtemps qu’il n’est plus question de retour. Est-ce tabou et irraisonnable ? Les cœurs sont verrouillés et s’interdisent tout sentiment. La banalité des paroles échangées masque et contient d’impossibles aveux ou comble-t-elle des silences insupportables ? Les dignes regards de ces hommes d’honneur ne trahissent aucun sentiment, malgré le parfum de la triste solitude que dégagent de leurs âmes anonymes. La vérité est inexprimable. Alors, il ne sera question que du bonheur partagé ce matin.