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Le regain

Le regain - op der Hee
Cher mois d’Août finissant, tu annonces délicatement l’Automne et la fin des vacances scolaires. En attendant les vendanges, voici le temps des fruits et du regain.

Les prairies subissent une dernière récolte douce comme un amour tardif.  Les senteurs de celle-ci se démarquent de la généreuse et folle fenaison de juin. Emplie de fleurs parfumées comme un pot-pourri, le regain est analogue à une coupe de cheveux pour un homme d’une seconde jeunesse. L’herbe est fine et légère, odorante tel un tabac oriental. Ses andins faciles à travailler, le Bayard suffira à l'ouvrage. Le soleil est encore lourd à cette époque et les reflets de la rivière proche accentuent sa chaleur.

Le jour est arrivé. Il faut charger le regain et le mettre à l’abri. Les enfants dans leurs derniers jours de vacances donneront la main. Ils ratisseront soigneusement l’herbe, qui s'envolera inévitablement, parfois lors des manipulations. C’est cela le regain. Il est  léger et doux comme une chevelure d’enfant. L'aîné, campé sur le tombereau, accueillera les brassées préparées par le maître. Elles seront réparties selon les règles de l’équilibre. Tous ont  encore en mémoire les bonnes leçons de la fenaison de juin.

D’autres sont encore là : les cousins parisiens comme tous les ans à pareille époque. Ils achèvent leurs vacances à la campagne, heureux  de participer aux travaux. Le maître les a placés avec les enfants. Ils sont l’objet de taquineries. On gloussera discrètement de leurs gestes gauches.  Ils auront certainement déjà cassé une dent à leurs râteaux en bois.

Le tombereau, une fois chargé, le maître installe le mât sur toute sa longueur. Les enfants grimpent sur le chargement, heureux de s’asseoir à côté des commandes de l’attelage. Ils tiendront de temps à autre les rênes, sous le regard vigilant du maître. Les chevaux peinent à sortir de la prairie humide, rasée et prête pour l’année suivante. Nous parvenons enfin au chemin de terre  le long de la Moselle.

Du haut de l’équipée, les berges offrent une vue magnifique. Soudain une frayeur ! Tout semble basculer ! Allons-nous dévaler avec chariot et attelage dans la rivière ? Non, le sourire du maître rassurant et plein de malice chasse notre grande frayeur. Ce n’était qu’un nid de poule ou une grosse pierre qui heurta les roues. Nous ne regretterons pas cette fois-ci ce trajet. A la fenaison dernière, nous primes, au retour d’une telle expédition, la descente du village, un soir d’orage. Il fallut s’arrêter et marquer une pause,  avant d'amorcer la pente abrupte sous le ciel menaçant déchiré d’éclairs dans le fracas du tonnerre, pour tourner la visse à frein. Le maître murmura quelques paroles secrètes à l’oreille des chevaux, les rassura et les calma. Puis, il leur ordonna doucement d'avancer à petit pas, restant à leur côté, en tenant de la main leur harnachement.

Nous voici arrivés. Cette livraison revenait à des voisins.  Ils avaient loué nos services pour l’occasion. Les chevaux, immédiatement dételés, sont amenés à l'abreuvoir. La charrette est engagée dans la grange à la force des bras. Le regain est monté à la chaîne sur les terrasses du grenier. Il y fait sombre. Tous transpirent. La poussière colle à la peau.

Le travail achevé, les enfants sautent fièrement du tombereau tels des gaillards aguerris à ces travaux pénibles. Ils  masquent  leur fatigue à l'écoute des compliments des propriétaires.

Tous assemblés autour de la table de la cuisine, la maîtresse de maison offre à boire. Les petits se précipitent sur les tranches de gâteaux et boivent leur limonade. Les plus grands se voient offrir un verre de vin ! Et déjà,  les parisiens évoquent leurs vacances, alors que le maître vide d’un trait son verre, refuse un second. Tous comprennent qu’il faut partir.